L'atelier d'écriture de Trôo
Café Littéraire de la Terrasse - L'atelier d'écriture

Les temps du discours et figures diverses

Les thèmes de cette séance ont été variés. Ils ont consisté en l'appréhension des divers modes temporels en français comme étant des inverses les uns des autres, du moins une certaine forme de l'inversion à traiter comme telle.
Inversions proposées : passé # présent, parfait # imparfait # présent, courir # tomber
Quelques définitions :
Le côlon est un segment, une portion de phrase indépendante et portant pleinement sens (un côlon, des côla)
L’épanastrophe consiste à reprendre, au début du côlon suivant, le mot figurant à la fin du côlon précédent
L’épanaphore consiste à répéter un mot au début de plusieurs côla consécutifs
L’antistrophe consiste à répéter un mot à la fin de plusieurs côla consécutifs
La parisose consiste en la répétition de la finale des mots ou des verbes employés (rime interne)
En français, on pourrait traduire ces quatre figures par le mot de reprise : épanaphore, reprise de la finale à l’initiale du segment suivant, antistrophe, reprise de l’initiale à l’initiale du segment suivant, antistrophe, reprise de la finale à la finale du segment suivant, parisose, reprise de la sonorité de la finale du mot au(x) mot(s) suivant(s)

Passé simple, présent
Il courut, il courut pendant des heures, des heures et des jours, des jours et des nuits, jusqu’à ce que, harassé de fatigue, il tombe.
Imparfait, passé simple
Il courait, il courait depuis des heures, des heures et des jours, des jours et des nuits et soudain, harassé de fatigue, il tomba.
Présent
Il court, il court depuis des heures, des heures et des jours, des jours et des nuits, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à ce que ses jambes ne lui obéissent plus, qu’elles se dérobent sous lui, et que, d’un coup, il tombe.

Développement 1
Passé simple, présent, absence des auxiliaires être et avoir, inversions, augments, comparaisons ou métaphores, épanaphore, parisose

Il courut, il courut droit devant lui, sans jamais se retourner, il courut par grandes enjambées, souples et décidées, il courut jusqu’à en perdre l’haleine, jusqu’à ce que les yeux lui sortent de la tête, son sang martelant ses tempes, jusqu’à ce que la douleur qui s’installait progressivement dans ses membres s’apaise, jusqu’à ce que ses poumons oppressés s’ouvrent, jusqu’à ce que les battements de son cœur s’apaisent, qu’ils trouvent un rythme constant, lourd et puissant, jusqu’à ce que ses muscles se lissent, qu’ils coulent le long de ses os, qu’ils accompagnent sa course folle, il courut, il courut ainsi des heures et des jours, son estomac ne réclamant plus pitance, sa langue ne cherchant plus l’eau secourable, il courut ainsi des jours et des nuits, les yeux perdus de sommeil, les oreilles seules aux aguets, des oreilles qui décidaient pour lui s’il martelait de ses talons l’asphalte rude, l’herbe moelleuse, le gravier crissant ou la pierre tranchante, il courut droit devant lui jusqu’à ce qu’une pluie d’étoiles envahit soudain ses yeux, que ses jambes se dérobent, qu’elles esquissent un dernier pas comme celui d’une danse, effleurant le sol sans le toucher vraiment, que ses bras se lèvent dans un dernier effort pour le protéger du choc et, comme un ballot de paille déséquilibré choit, s’effondre et rebondit mollement, il tomba.

Développement 2
Passé simple, présent, absence des auxiliaires être et avoir, inversions multiples, augments, comparaisons, métaphores, épanaphore, épanastrophe, antistrophe, parisose, cadences particulières : usage de l’hexamètre ou de l’octosyllabe aux points d’appui.

Il courait, il courait comme à son habitude, chaque jour, et chaque jour un peu plus, ajoutant des mètres chaque jour aux mètres parcourus la veille, des mètres par dizaines, des mètres par centaines, et puis des kilomètres, et encore des kilomètres, sans relâche, sans faiblir, obstinément, agrandissant le rayon du cercle qu’il se fixait chaque jour, il courait par tous les temps, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, il courait le jour, il courait la nuit jusqu’à ce qu’un matin il courut droit devant lui, en suivant une ligne qu’il improvisait à chaque instant, les coudes battant la mesure, les poings raidis, les oreilles dressées comme celles d’un chien, les yeux fixes, des yeux qui ne regardaient plus – voyaient-ils seulement ? – il courut d’une foulée leste, battant des talons sur le bitume au revers de ses paumes, chaque pas ébranlant sa vieille carcasse aux muscles secs, aux os saillants, chaque pas faisant tressaillir sa vieille peau froissée, brûlée par le soleil, asséchée par le sel de sa sueur, une peau qui laissait transparaître, sous les taches de vieillesse qui la constellaient, des veines bleues gonflées, fleuves et rivières portant le sang à ses poumons comme pour le refroidir, ce sang bouillant, ce sang qui martelait ses tempes blanches mais qu’il n’entendait plus, il courait, il courait, il volait, les narines frémissant au vent, insensible aux herbes, aux bois, aux pierres, aux clôtures, aux maisons, aux demeures, aux villages, aux passants, aux lumières des villes, il courait droit devant lui, certains hurlaient à son passage, l’injuriant, lui crachant au visage quand d’autres riaient en le montrant du doigt, il courait, il courait – combien de jours depuis son départ et combien de nuit ? – sans qu’on le vît manger, sans qu’on le vît boire, sans qu’on le vît souffler un seul instant, il courait, il courait lorsque l’une de ses artères s’ouvrit tel un fruit trop mûr, douleur fulgurante comme celle qui suit le couteau qu’on arrache, il écarquilla les yeux dont les pupilles instantanément se dilatèrent passant de deux soleils noirs à deux lunes brouillées, sa bouche s’ouvrit en grand, en immense, mais aucun cri n’en sortit, aucune plainte, pas même un souffle, son corps long s’amollit, ses mains churent, ses deux jambes fléchirent et tel un pantin désarticulé dont on coupe les liens, il tomba.

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