Critique cinématographique - Saison 2011
Café Littéraire de la Terrasse

(Petite) critique cinématographique - Saison 2011 -

  Petite critique d'un cinéphile, né dans ce monde où le vrai ne paraît paradoxalement vrai que lorsqu'il est totalement recomposé avec du faux.

  Tous les articles envoyés par d'autres cinéphiles seront ici publiés sous leur nom et leur responsabilité.

  À vos plumes !


**** à ne pas rater, *** à voir, ** pas si mal, * on peut éviter


**** We need to talk about Kevin, de Lynne Ramsay

   Le film met en scène un couple confronté à l’imprévisible et banal paradoxe d’une naissance pourtant désirée. Tandis que son compagnon déborde d’amour imaginaire pour l’enfant qui va le faire père, la jeune femme se trouve, elle, débordée par les transformations réelles que l’arrivée de cet enfant provoque dans son existence, puis par les besoins ordinaires de l’enfant, qu’elle ne parvient pas à apaiser. La maternité humaine n’est visiblement pas une affaire d’instinct.

  Une spirale infernale se met tout doucement en place, à l’insu de tous les protagonistes : de son enfant, la mère n’entend que des hurlements stridents et insensés ; l’enfant n’entend de sa mère que des paroles sans musique ; le père n’entend de sa femme que récriminations contre l’enfant qui ne se laisse pas apaiser ; elle-même n’entend de son compagnon que la critique sous-jacente à la démonstration de son aisance à materner ce bébé.

  Une scène bouleversante la montre confrontée au nouveau-né qui hurle, inconsolable : elle le tient à bout de bras, le regarde intensément, lui demande ce qu’il veut, le visage crispé dans l’effort pour comprendre ; il hurle de plus belle. Elle ne peut pas le lover au creux de son bras et le bercer - geste d’apaisement qui lui viendra naturellement huit ans plus tard à la naissance de sa fille. Pas de témoin, pas de parole échangeable, la caméra montre le désastre qui se met en place dans la banalité du quotidien.

  Elle n’avait pas été dans l’attente fière de la naissance, l’exhibitionnisme des femmes enceintes qui viennent au cours de préparation, auréolées du triomphe de ce ventre monstrueux : le lent travelling insistant de la caméra nous amène à partager la répugnance de Lisa. Elle-même voilait sa grossesse de femme très mince sous des tuniques floues comme les rideaux ondulant légèrement au vent de la nuit dans la première séquence, juste avant que se déploie le cauchemar.

  Aux événements de cette attente se superposaient en brefs flash-backs les images nostalgiques du passé récent, au temps de la conquête amoureuse et de l’accouplement joyeux sans autre projet que partager plaisir et jouissance. Cet enfant, pourtant, ils avaient fini par le vouloir, comme l’inévitable accomplissement de leur couple amoureux…

  L’accouchement est difficile, la sage-femme doit répéter « ne le retenez pas ». Minuscules notations de comportements d’une grande banalité : Lisa ne parle pas, elle n’a pas d’amie confidente. Le mari, immédiatement papa-poule, est tout entier happé par son « devenir-père ». Elle est seule face à l’épreuve terrible qui traverse son corps et va produire cette chose étrangère qui hurle sans arrêt et fait d’elle une esclave. Et qu’elle est supposée aimer « naturellement ».

  L’amant d’hier est devenu un « père-de-famille » travaillant sans compter pour payer l’énorme maison qu’il a jugée nécessaire pour sa famille. Elle déteste cette maison, l’exil doré qui la prive de tout ce qu’elle aimait : New York, son travail, la vie nocturne, et un mari/amant plein de fantaisie.

  Illuminé de son importance de père, ravi du corps à corps avec cet enfant qui se laisse facilement apaiser par lui quand il rentre, il est sourd aux quelques paroles par lesquelles Lisa, enfermée tout le jour avec ce tyran incompréhensible qu’elle n’a pas le droit de détester, cherche à dire sa détresse. Elle tentera de le ramener à elle en lui donnant un autre enfant, une petite fille qu’elle n’a pas de mal à accueillir, mais elle est impuissante face à l’importance fantastique qu’il puise dans sa paternité d’un fils. Il est le père idéal qu’il aurait aimé avoir.

  Il va encourager la passion de son fils pour le tir à l’arc, malgré les réticences de la mère. Dans ce fils qui défie sa mère, il voit le héros réparateur de ses propres petites lâchetés, ne cessant de désavouer avec bonhomie les angoisses maternelles : devenu adolescent, Kevin est dangereux.

  De fait, il a maintenant le pouvoir d’assouvir une haine qui n’a pas grandi avec lui, qui ne s’est pas modulée au contact des relations avec les autres : pour compenser l’incapacité de la mère à aimer Kevin, son père le protège de toute frustration. C’est la haine de petit enfant qui dit à sa mère « je voudrais que tu sois morte » quand elle lui refuse un bonbon, mais avec la force d’un jeune adulte, avec l’intelligence redoutable de ceux qui n’ont pas été accueillis et ont dû construire leur rapport au monde sans médiation.

  Cet homme se croit aimé par l’adolescent qu’il ne cesse d’excuser, sans voir qu’il le prive ainsi de conquérir sa responsabilité. Il le rêve héros, il le fait pervers en fermant les yeux sur tout acte répréhensible. Ce père aurait-il lui-même un compte à régler avec les mères ?

  La mère, débordée par sa négativité qu’elle n’a jamais pu affronter (comment s’assumer comme « mère dénaturée ») et bafouée par celui qui devrait la soutenir, voit en son fils un monstre qui la persécute.

  Ballotté entre l’idéal de son père et le cauchemar de sa mère, Kevin se construit tout seul, en manipulant les briques des vœux parentaux. Je ne puis m’empêcher de rêver qu’une parole partagée entre ces parents, soutenue par un psychanalyste que n’effraie pas le négatif à l’œuvre, cette parole eût peut-être permis à Kevin de devenir le fils de ce père et de cette mère. Le titre, « we need to talk about Kevin », signifie :
il faudrait que nous parlions de Kevin. Cela n’arrivera jamais.

  Nourri des fantasmes paradoxaux de ses parents, qui ne se rejoignent que sur la toute puissance qu’ils lui prêtent, Kevin deviendra de fait un héros monstrueux.

  Après son incarcération, pourtant, sur les décombres de ce qui aurait pu être de l’amour, Kevin et sa mère trouveront le chemin d’un lien authentique. Elle vient chaque semaine : incarcéré, il ne lui fait plus peur, elle peut lui montrer son amour. Un amour qui sait dire non : quand il s’apitoie sur le sort qui lui fait passer son 18ème anniversaire en prison, elle se contente de lui répondre « tu t’en tires bien ». Il n’insiste pas.

  Elle peut le toucher, caresse avec attendrissement la cicatrice du bras cassé, le seul moment où il l’a sentie vraie. Exaspérée qu’à 5 ou 6 ans il chie et pisse dans les couches pour la défier, elle l’a balancé de la table à langer. Il n’a pas cafté au père mais simplement cessé d’avoir besoin de couches.

  La cicatrice de son bras cassé est la trace de ce moment authentique sur lequel leur lien aurait pu se construire: reconnue et nommée, la haine qu’éprouva cette mère pour un fils qu’elle voulait aimer, devient un point d’appui : au delà du désastre, sur les décombres de la vie rêvée, éclot quelque chose qui ressemble à la reconnaissance de l’autre…

  À l’amour ?


Miren Arambourou, 7 octobre 2011


*** Easy money (Argent facile), inspiré d’un roman de Jens Lapidus, réalisé par Daniel Espinosa , avec Joel Kinnaman (JW), Matias Padin (Jorge), Dragomis Mrsic (Mrado), Lisa Henni (Sophie)

  Polar suédois (le bon roman policier se trouve dans les pays de ce nord de l’Europe aujourd’hui) où un jeune homme, brillant étudiant en sciences économiques, mais issu d’un milieu modeste à l’inverse de ses co-religionnaires, se lance dans l’argent facile sur fond de guerre pour le contrôle du marché de la cocaïne. Ça bouge, ça déménage, ça saigne parmi ces hommes. Seuls les rôles féminins viennent mettre un peu de douceur dans ce monde de brutes. Bien cadencé, un casting parfait, une direction d’acteur hors pair et un Joel Kinnaman qui, avec Matias Padin, percent l'écran.
  Seul petit reproche, une caméra à l’épaule qui bouge un peu trop. Un pied, ça n'est pas mal de temps en temps…

P.B. 3 avril 2011


* Ma part du gâteau, réalisé par Cédric Klapisch, avec Karin Viard (France), Gilles Lellouche (Steve), Audrey Lamy (Josy), Jean-Pierre Martins (JP), Zinedine Soualem (Ahmed), Raphaële Godin (Mélody)

  Ça se veut une comédie, mais elle est lourde, ça se veut une vitrine des combats sociaux d’aujourd’hui, mais ça tombe plutôt à plat, trop caricatural. À regarder à la télé, sur TF1 dans un an ou plus si l’on n’a pas un bon bouquin sous la main.

P.B. 19 mars 2011


* Jimmy Rivière, un film réalisé par Teddy Lussy-Modeste avec (est-il besoin de citer ici des comédiens que la participation à ce médiocre film pourrait desservir ?)

  Il est difficile d’accumuler, dans un seul et même film, tous les poncifs, toutes les caricatures, toutes les maladresses des films de série B, ou plutôt, de série C. On pourrait penser, après les premières images maladroites, celles d’une scène de feuillée, qu’on émergera de cette coprologie introductive. Non ! On vous y plonge. Tout est dans cette première scène et tout va vous coller aux doigts, depuis le découpage du scénario, inepte et maladroit, la musique, fade et sirupeuse comme un produit de supermarché, le jeu des comédiens, lourd et attendu, les gueules des gadjo, celles des indiens des films américains des années ’50, la caméra, digne du film des dernières vacances familiales tourné avec un téléphone portable.

  Un sacré tour de force tout de même, celle d’accumuler toutes les erreurs dans un seul et même film, de trouver des critiques complaisants pour en faire l’éloge et des distributeurs pour le programmer. Chapeau donc, chapeau bas. Mais à l’époque de la distribution de produits frelatés par la « grande distribution », cela n’est pas anormal. Consommez trois cent soixante cinq fruits et légumes par jours…

P.B. 13 mars 2011


* Une pure affaire, un film réalisé par Alexandre Coffre, avec François Damiens (David), Pascale Arbillot (Christine), Laurent Lafitte (Brice), Gilles Cohen (Patron)

  Ah ! Cette comédie est quelque peu forcée. On y sourit parfois, certes, surtout aux farces du génial comédien Laurent Lafitte et le jeu du grinçant Gilles Cohen, parfait, mais on y rit peu. On aurait attendu un peu plus de l’usage de François Damiens dans le rôle principal, mais le scénario se délite avec le recours à des recettes éculées ou mal utilisées.

  Dommage. Cela aurait pu faire un bon film.

P.B. 12 mars 2011


*** Avant l’aube, film réalisé par Raphaël Jacoulot, avec Jean-Pierre Bacri (Jacques Couvreur), Vincent Rottiers (Frédéric Boissier), Ludmila Mikaël (Michèle Couvreur), Sylvie Testud (Sylvie Poncet), François Perrot (Paul Couvreur), Xavier Robic (Arnaud Couvreur).

  Dans les froides Pyrénées, un hôtel-restaurant bien fréquenté tenu par un rustre dont un banal accident va troubler l’existence. Comment tout bascule, se rattrape pour basculer à nouveau. Un difficile et dangereux équilibre que l’auteur a peint avec subtilité. La caméra oscille entre celle de Hitchcock et celle des derniers Woody Allen. En cela, elle épouse parfaitement le récit, comme la musique, discrète, due à André Dziezuk. C’est une réussite en tous points. Si le talent de Jean-Pierre Bacri n’est pas à remettre en question, celui du jeune Vincent Rottiers est à mettre en avant. Il est parfait dans ce rôle de jeune homme tiraillé entre sa petite copine et son patron qu’il veut protéger par son silence, un silence qu’il sait faire parler. On lui souhaite une belle carrière. Et l'on ne saurait que féliciter le réalisateur, Raphaël Jacoulot. Car si les comédiens sont bons, si le scénario est bien bouclé, si le film se laisse regarder du début jusqu'à la fin avec délectation, c'est avant tout à lui qu'on le doit.

  À ne pas rater. Les bons films sont peu nombreux. Mais ils existent. Qu’on ne s’en prive donc pas.

Raphaël Jacoulot a réalisé : Avant l'aube (2011), Barrage (2006). Un réalisateur à suivre...

P.B. 6 mars 2011


*** Winter’s bone, film de Debra Granik, avec Jennifer Lawrence (Ree Dolly), John Hawkes (Teardrop), Isaiah Stone (Sonny)

  L’os, le cœur de l’hiver… L’os de l’hiver, c’est celui de la pauvreté, celui du Missouri, un trou du cul d’état du Middle-Est, plutôt à l’ouest d’ailleurs, aux forêts peuplées de fantômes de baraques ruinées, et parmi elles, de-ci, de-là, des baraques habitées par des familles à peine mieux loties.

  Une jeune mineure se bat pour retrouver son père qui a gagé la maison familiale pour payer une partie de sa caution afin de sortir de prison. Un combat de David contre les Goliath qui peuplent ces contrées.

  Un parfum de polar, des gueules en veux-tu, en voilà, un scénario bien bouclé, bref, un bon moment de cinéma. On n’a pas le temps de s’ennuyer et l’on passe de scène en scène, de rebondissements en rebondissements sans voir passer le temps.

Debra Granik a été récompensée par le Grand prix du jury du Sundance Film Festival en 2010 pour Winter's Bone. Elle a réalisé : Fifi Brindacier (2011), Winter's Bone (2010), Down to the Bone (2004), Snake Feed (1998)

P.B. 5 mars 2011


* Amours salées et plaisirs sucrés, film réalisé par Joaquin Oristrell, avec Olivia Molina (Sofia), Paco León (Toni), Alfonso Bessave (Franck).

  Vous aimez les sardines au chocolat ? Eh bien, le film en a le goût, quelque chose d’inapproprié, vain, que les gesticulations des comédiens ne parviennent pas à édulcorer ni à rendre piquant. C’est long, cela fleure l’amateurisme. Pas de surprise, rien que du pré-programmé, du prêt-à-consommer, et l’on se consume lentement pendant les pérégrinations amoureuses et culinaires des trois héros de cette fade comédie.

  Bref, pas de quoi en faire un plat…

P.B. 27/02/2011


**** True Grit (une réelle détermination), film d’Ethan et Joel Coen, avec Hailee Steinfled (Mattie Ross), Jeff Bridge (Rooster Cogburn), Matt Damon (Laboeuf), Josh Brolin (Tom Chaney), Barry Pepper (Lucky Ned Pepper, Elisabeth Marvel (Mattie Ross adulte).

  Pour les amateurs de Westerns, une jubilation. Pour les amateurs des films des frères Coen, une autre jubilation. Ils savent filmer, ces deux frères, comme ils savent dresser un scénario qui se tient, du début jusqu’à la fin. Pas de fausses notes, rien que du plaisir. Et une héroïne de quatorze ans, déterminée à venger l’assassinat de son père, qui convainc par son verbe, qui convainc par ses actes, tout en demeurant une petite fille, accompagnée de personnages hauts en couleur tel celui incarné par Jeff Bridge, bougon, râleur, hâbleur, ivrogne, fieffé menteur et sacré tireur.

  À ne pas manquer.

P.B. 26/02/2011

Les frères Coen ont réalisé de nombreux films, tous et sans exception, à voir ou à revoir parmi lesquels: Old Fink (sortie prochaine), True Grit (2011), A serious man (2010), Hail Caesar (2009), Burn after reading (2008), No country for old men (2008), Lady killers (2004), Intolérable cruauté (2003), O' Brother (2000), The Big Lebovski (1998), Barton Fink (1991)


**** Traduire, film documentaire de Nurith Aviv, avec Sandrick le Maguer (Brest), Angel Saenz-Badills (Boston), Yitshok Niborski (Malakoff), Anna-Linda Callow (Milan), Sivan Beskin (Tel-Aviv), Manuel Forcano (Barcelone), Chana Bloch (Berkeley), Anne Birkenhauer (Jérusalem), Rosie Pinhas-Delpuech (Paris, Ala Hlehel (Acre).

  Comment traduire ? Comment passer d’une langue à l’autre ? Et comment passer d’une langue ancienne, l’hébreu biblique, à une autre, moderne, fût-ce l’hébreu parlé aujourd’hui en Israël ? Dix traducteurs racontent, chacun à sa façon, les écueils qu’ils ont rencontrés, les solutions qu’ils ont choisies. Le documentaire débute avec Sandrick le Maguer, traducteur brestois du Midrash et fait pénétrer au cœur de la pensée juive. Les commentateurs de la Bible n’entendent pas avoir raison les uns contre les autres. Ils donnent leur interprétation de versets de la Bible, un commentaire qui ne se résout pas par une vérité, ni par une synthèse à l’inverse de la pensée occidentale « rationnelle ». Et le film se clôt par une entrevue avec un traducteur arabe de la Bible qui revoit sa propre langue, d’une richesse sans pareil, à l’aune de la langue biblique, et qui l’oblige à en transgresser les règles.

  L’hébreu a subi, au cours du temps, de multiples transformations. À l’époque de Ptolémée II qui fit traduire la Bible en grec, traduction que l’on appelle La Septante, l’hébreu biblique n’était déjà plus entendu par de nombreux juifs d’Alexandrie, parlant araméen et grec.

  L’hébreu biblique est aussi facile à apprendre que difficile à comprendre. Pas de règle de grammaire, un vocabulaire simple qui deviennent un véritable piège pour le traducteur. Même l’israélien d’aujourd’hui entendrait certaines phrases de la Bible à l’inverse de ce qu’elles signifiaient.

  Un voyage étonnant au sein des langues et d’une langue sacrée, commencé il y a quelques années par Nurith Aviv et qui se traduira par la parution, en avril 2011, d’un coffret dédié à l’œuvre cinématographique de la réalisatrice aux Éditions Montparnasse (www.editionsmontparnasse.fr).

P.B. 20/02/2011

Le coffret Nurith Aviv comprendra en trois DVD et un livre les documents suivants : D'une langue à l'autre, Langue sacrée, langue parlée, Traduire, Vaters Land / Perte, L'alphabet de Bruly Bouabré.


* Les Petits Mouchoirs, réalisé par Guillaume Canet, avec François Cluzet (Max Cantara), Marion Cotillard (Marie), Benoît Magimel (Vincent Ribaud), Gilles Lellouche (Éric), Jean Dujardin (Ludo), Laurent Lafitte (Antoine), Valérie Bonneton (Véronique Cantara), Pascale Arbillot (Isabelle Ribaud), Joël Dupuch (Jean-Louis), Anne Marivin (Juliette).

  Entre Vincent, François, Paul… et les autres et Les Bronzés, ce film, long comme la pluie, mi-rigolard, très larmoyant, mi-fesses, mi-cul, mais en fait plutôt con (ceci pour rester dans le même registre) met en scène une bande d’adolescents attardés et souvent attablés. On en reste accablé !

  C'est censé nous faire rire et nous faire pleurer, mais c'est surtout consternant.

  Pour adolescents attardés seulement…

P.B. 20/02/2011


**** Santiago 73, Post-mortem, réalisé par Pablo Larraín, avec Alfredo Castro (Mario Cornejo), Antonia Zegers (Nancy Puelma Antonia), Jaime Vadell (Dr Castillo), Amparo Noguera (Sandra Carreño), Marcial Tagle (Capitan Montes), Marcelo Alonso (Victor).

  Deux histoires de duplicités, de tromperies, celle de Augusto Pinochet auquel Salvador Allende avait donné toute sa confiance et qui la trahit et celle, inversée, irréelle, imaginaire, de Mario Cornejo, petit fonctionnaire chargé de dresser les procès verbaux des autopsies pratiquées dans un hôpital de Santiago du Chili avant et pendant le coup d’état commis par le premier en 1973.

  Pablo Larraín n’a pas connu cette période. Il est né en 1976, trois ans après ces événements dramatiques. Sa façon de les conter aussi directement qu’indirectement, en élaborant un récit qui les épouse tout en restant à l’extérieur, un extérieur tout intérieur, est assez stupéfiante, bouleversante. On en sort secoué, vidé. Le pendant n’est que dans l’après et l’avant n’est présent qu’à la fin, sans après. Ce jeu subtil avec le temps et les événements, l’ombre et la lumière, le vécu, le ressenti et le pensé est digne des plus grands.

  Pas de spectaculaire à l’américaine dans ce film. Tout est dans un donné « port-mortem », dans l’horrible froid, glacé de la mort après qu’elle a été ordonnée, programmée, tout est dans l’émotion, montrée ou cachée, la révolte, rares et comme un cri, et dans l’apathie surtout, présente, pesante, sous la blouse, sous l’uniforme, dans les habits de tous les jours.

  Pablo Larraín, après avoir conçu le tournage des scènes en caméra à l’épaule, s’est repris et a tourné la quasi-totalité des scènes en plans larges et fixes. On ne saurait que l’en féliciter. Il renoue ainsi avec la tradition des grands cinéastes, celle des Charlie Chaplin, Jean Renoir ou Jacques Tati, héritage des frères Lumière et des débuts du cinématographe comme elle fut celle de Kurosawa ou de Bergman, art plus compliqué que celui du découpage en gros ou moyens plans successifs ou celui du panoramique. L’image est ainsi parfois torturée à souhait, coupée, imparfaite, une imperfection qui parle, qui montre en cachant. Et lorsqu’elle montre tout, elle n’en est que plus parlante encore. Le jeu du tout, du tronqué et de l’absent est impressionnant chez Pablo Larraín ;

  On songe avec horreur que cette fable, écrite à partir d’un entrefilet dans un journal, car le personnage de Mario Cornejo a bien existé mais son profil totalement réécrit par le réalisateur, que cette fable donc se poursuit, s’écrit en ce moment même en Orient, avec son cortège de victimes anonymes, coupables de « penser autrement », coupables de se révolter contre la tyrannie, gorge et poing levé contre fusils. Et l’on songe avec horreur que l’histoire aura encore beau jeu de s’écrire de cette façon.

  Un film, en tous les cas, à ne pas manquer.

P.B. 19 février 2011

Pablo Larraín a réalisé : Santiago 73 (2010), Tony Manero (2009), Fuga (2005)


**** Carancho, réalisé par Pablo Trapero, avec Ricardo Darin (Sosa), Martina Gusman (Lujan)

Le cinéma sud-américain, ici argentin, a de quoi nous déranger, nous, français habitués aux comédies enlevées, intimistes ou fades, aux bouffonneries, aux films à thèse ou encore aux courses entre gendarmes et voleurs complaisamment tournées à l’américaine.

  Le discours politique sous-jacent, nous ne connaissons pas trop… Nos Ripoux ont des gueules sympathiques, nos voyous des gueules de banlieusards. Nous ne faisons guère dans le détail. Autre est le cinéma sud-américain, autre le cinéma espagnol, autre encore le cinéma iranien, israélien, autre le cinéma de ces pays en guerre avec leur passé récent, avec leur présent, un cinéma de combat.

  Ici un cinéma qui décoiffe, qui désigne la corruption, les magouilles tout en racontant une histoire, une simple et complexe histoire d’amour entre un avocat à qui l’on a retiré le droit d’exercer et qui se compromet dans de sordides histoires d’escroqueries aux assurés victimes d’accidents de la route et une femme médecin droguée, surexploitée par l’hôpital qui l’emploie.

  Ça saigne beaucoup, ça pique et ça se pique, ça secoue et ça ne laisse pas indifférent.

  L’Argentine a le record mondial des accidents de la route, le record des morts et des blessés sur la route. C’est un marché comme un autre, le malheur des uns faisant le bonheur de quelques autres, un bonheur en billets de banque, beaucoup de billets, à se les arracher. C’est tentant, non ? Dangereux aussi… Qui s’y frotte s’y blesse ou y laisse la vie !

  Bien cadencé, bien bouclé, bien monté, un bon film. On regrette que quelques scènes, heureusement rares, aient été tournées en caméra à l’épaule. Un harnais aurait été préférable. Mais ce ne sont là que vétilles. Le film se laisse regarder du début jusqu’à la fin et l’on reste arrimé à son fauteuil à suivre ces deux anti-héros pris dans la tourmente et remarquablement interprétés par Ricardo Darin et Martina Gusman.

P.B. 12 février 2011

Pablo Trapero a réalisé Carancho (2010), Leonera (2008), Histoire des droits de l’homme (2008), Nacido y criado (2007), Voyage en famille (2004), El bonaerense (2003), Mundo grua (2001), Naikor (2000), Negocios (1995), Mocoso malcriado (1993).


* Contre toi, réalisé par Lola Doillon, avec Kristin Scott Thomas (Anna), Pio Marmaï (Yann), Jean-Philippe Ecoffey (un commissaire de police).

  Il est difficile de refaire un « Portier de nuit » ou un « Pas d’orchidées pour Miss Blandish » sur les relations bourreau-victime, la victime étant, n’en doutons pas, une femme, quand bien même on le ressert à une sauce hospitalo-nosocomialo-judiciaro-et-j’en-passe. Les personnages sont esquissés à gros traits, leurs réactions attendues, jusqu’à la « caméra subjective » de la première scène qui prépare le spectateur à assister à un spectacle où tout est grossièrement téléguidé du début jusqu’à la fin, surchargé à souhait. Pas de demi-teinte, du brut, rien que du brut et du rut soft qui n’ajoute rien mais qui n’enlève rien non plus, car on peut se passer aisément d’aller voir ce film sauf à être un inconditionnel de Kristin Scott Thomas qui a certes des talents, mais insuffisants pour sauver ce pâle scénario.

P.B. 5 février 2011

Lola Doillon a réalisé Contre toi (2011), X-Femmes – saison 1 (2008), Et toi t’es sur qui (2007), Majorettes (2005), Raja (2003), film de Jacques Doillon, en qualité de 1er assistant réalisateur.


** Les Émotifs Anonymes, comédie de Jean-Pierre Améris, avec Isabelle Carré (Angélique), Benoît Poelvoorde (Jean-René), Stephan Wojtowicz (le psychologue), Loretta Cravotta (Magda), Lise Lamétrie (Suzanne), Swann Arlaud (Antoine), Pierre Niney (Ludo), Jacques Boudet (Rémi)

  Comédie tout public, douce-amère, sur l’émotivité, la timidité, la peur de l’autre, la peur de tout, paralysante, et les moyens, non de s’en sortir, quasi-illusoires, mais de vivre avec.

  Magnifiquement interprétée par Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde, cette comédie sans prétention – c’est l’une de ses qualités appréciables – ne laisse pas indifférent. Le sujet est délicat. Il est abordé et développé avec délicatesse. C’est une comédie avant tout avec ses traits un peu forcés mais nécessaires. Pas de longueurs, un rythme suivi, une bande musicale discrète due à Pierre Adenot, compositeur. Dans le genre, c'est une réussite.

P.B. 30 janvier 2011

Jean-Pierre Améris a réalisé : Les Émotifs Anonymes (2010), La Joie de vivre (2010), Je m’appelle Élisabeth (2006), Maman est folle (2005), Poids léger (2004), C’est la vie (2001), Mauvaises fréquentations (1999), Tous nos vœux de bonheur (1997), Madame Dubois – Hôtel Bellevue (1997), Les Aveux de l’Innocent (1996), Le bateau de mariage (1994)


*** Bas Fonds, de Isild Le Besco, avec Valérie Nataf (Magalie), Ginger Román (Barbara), Noémie Le Carrer (Marie Stéph)

  Toucher le fond, toucher les fonds, tout en bas. Pas de tiret entre ce bas et ces fonds dans ce titre laconique. Trois jeunes femmes iront, par amour pour l’une, par ennui pour l’autre, par dépit pour la dernière, s’y vautrer ou s’y perdre… en attendant la rédemption. Si jamais elle vient !

  On reste parfois perplexe devant ce qui pourrait ressembler à une caricature de quelque jeune ou de quelque adulte, en dérive et recomposant une société en miniature où seule existe la loi du plus fort. Le trait, provocateur, n’est-il pas trop souligné ?

  Non ! On oublie trop souvent, au chaud et à l’abri derrière ses fenêtres, que l’être humain se décline en une myriade d’individus où le plus vertueux peut bientôt se transformer en monstre, où le plus « intégré » peut basculer dans le monde informel. Les États, ou plutôt ceux qui les dirigent, ne font-ils pas, de n’importe qui ou presque, de vaillants soldats prêts à tuer tout ce qui passe à portée d'arme sans considération d’âge ou de sexe. Comme si on leur demandait de choisir… Servez-vous, c’est gâteau !

  Ce film est tiré d’un fait divers, un entrefilet à partir duquel la jeune et talentueuse réalisatrice a dressé son scénario. Avec bonheur, elle y glisse un chien, seule figure « humaine » dans ce désastre, mais tout aussi rapidement intolérable à l’Ordre établi. La vilenie n’a pas de visage, ou plutôt elle en a trop. En contrepoint et sur des images allant progressivement du ciel enarbré au sol emboué un texte en voix off sur l’amour au divin, l’amour du divin qui permet de souffler mais aussi d’entendre.

  Car c’est un film sur l’amour qu’Isild Le Besco a réalisé. Un amour vache, certes, plein de cris et de fureur, d’ordure et de sanie, unilatéral et vain, mais un amour tout de même.

P.B. 23 janvier 2011

Isild Le Besco a réalisé : Bas Fonds (2010), Enfances (2008), Charly (2007), Demi-tarif (2004). Elle a été actrice dans de nombreux films : Deux de la vague (2011), Au Fond des Bois (2010), The Good Heart (2010), Je te mangerais (2009), Enfances (2008), Pas Douce (2007), L’Intouchable (2006), U (2006), Camping sauvage (2006), Backstage (2005), La Ravisseuse (2005), À tout de suite (2004), Princesse Marie (2004), Les Mythes urbains (2004), Quelqu’un vous aime (2003), La Maison du Canal (2003), Le Coût de la Vie (2003), Adolphe (2002), La Repentie (2002), Un Moment de bonheur (2002), La Nuit de noces (2001), Roberto Succo (2001), Adieu Babylone (2001), Les Filles ne savent pas nager (2000), Sade (2000), Des Anges (2000), Le Choix d’Élodie (1999), La Puce (1998), Les Amis de Ninon (1998), Coquillettes (1998), Les Vacances (1997), Kub Valium (1997), Lacernaire (1990).


**** También la Lluvia… (Même la pluie…) de Iciar Bollain, avec Gael Garcia Bernal (Sebastián), Luis Tosar (Costa), Carlos Aduviri (Daniel), Carlos Santos (Alberto)

  S’il est un bon film dans les productions récentes, celui-ci en fait totalement partie. Il allie, dans une mise en scène parfaite, deux histoires qui se rencontrent, qui se percutent, celle de l’exploitation du Nouveau Monde après sa découverte, au travers du tournage d’un film sur Bartolomé de Las Casas, et celle du même monde à notre époque, opposant, non les indiens des Caraïbes (aucun n’a survécu), mais ceux de l’Altiplano, en Bolivie où se tourne le film, indiens pauvres qui vont entamer une lutte contre une multinationale qui a jeté son dévolu sur l’eau et sa distribution. « Même la pluie, ils nous la vendrons si nous ne luttons pas, même la buée de nos poumons, la sueur de notre front » prophétise avec lucidité Daniel, l’indien engagé dans le film comme dans la lutte.

  Le parallélisme des situations, or transparent moderne contre or métal ancien, est très finement effectué. Il n’épargne pas les personnes, il bouscule leurs préjugés, il les oblige à ne pas rester neutre. Prendre position ou se démettre, il n’y a pas d’autre solution.

  C’est une réussite en tous points. Toutes les scènes sont réalisées avec pudeur, sans pathos inutile, sans voyeurisme inutile, sans violence inutile. Du vrai et du bon cinéma comme la nouvelle génération des réalisateurs espagnols savent le faire, avec un regard acerbe sur la société, notre société, un cinéma où le montrer vaut mieux que le démontrer. Et avec quel talent !

  On attend avec impatience le nouveau film de la réalisatrice Iciar Bollain, Vicky Sherpa, terminé en 2011 mais dont on ne sait pas quand ni s’il sera distribué en France.

P.B. 16 janvier 2011

Iciar Bollain a réalisé : Même la pluie… (2010), Mataharis (2008), Ne dis rien (2004). Elle fut actrice dans le film Rabia (2010) de Marimar Torres. On lui souhaite une longue carrière.


* Incendies, de Denis Villeneuve d’après la pièce de Wajdi Mouawad, avec Lubna Azabal (Nawal), Mélissa Désormeaux-Poulin (Jeanne), Maxim Gaudette (Simon), Rémy Girard (le notaire).

  Décevant. En arrière plan, la guerre du Liban, les massacres perpétrés entre factions catholiques et factions musulmanes et leur lot de vies brisées. En premier plan, une quête, une enquête sur la recherche de leur père et de leur frère, réclamées à ses deux enfants par leur mère dans son testament et qui se déroule dans ce Liban pacifié mais encore une poudrière.

  Le décor politique et guerrier, et le nom de Wajdi Mouawad qui signa la pièce dont ce film est tiré, ne suffissent pas pour en faire une œuvre remarquable : des retours en arrière continuels et « explicatifs », un découpage sans vigueur, des larmes inutiles, des scènes souvent mal agencées les unes avec les autres, des personnages mièvres, falots ou caricaturaux, une bande musicale complaisante, bref un scénario bâclé qui ne va pas en profondeur servi par une psychologie de bazar, avec des comédiens peu et surtout mal dirigés, et, partant, jouant faux. Lubna Azabal et Mélissa Désormeaux-Poulain font ce qu’elles peuvent pour sauver ce film du désastre. Mais ce n’est pas suffisant. Dommage… Wajdi Mouawad aurait mérité mieux.

P.B. 15 janvier 2011

Denis Villeneuve a réalisé : Incendies (2010), Polytechnique (2009), Maelström (2000) et Un 32 août sur Terre (1998).


** Somewhere (Quelque part), film de Sofia Coppola, récompensé par le Lion d’Or à la 67° Mostra de Venise, avec Stephen Dorff (Johnny Marco), Elle Fanning (Cleo), Chris Pontius (Sammy), Michelle Monaghan (Rebecca), Lala Shoatman (Layla), Ellie Kemper (Claire)

  Un trou-du-cul d’acteur à succès promène sa carcasse tatouée « made in the USA » entre son hôtel de luxe, ses conquêtes faciles, sa fille, sa Ferrari ou un voyage dans une Italie dont il ne connaîtra que la suite royale qu’on lui a réservée. Le personnage est creux comme une canne à pêche, comme un trou-du-cul, « an asshole » , il n’est qu’une merde encore chaude, « a hot shit » ainsi que le lui rappellent de rares messages qu’il reçoit sur son téléphone portable envoyés par un expéditeur anonyme.

  Sofia Coppola ne fait pas dans le détail. Pas de demi-teinte dans la bêtise et la veulerie d’un certain monde, celui des stars, pures fabrications de l’industrie du cinéma et des spectacles de masse. Son personnage est une caricature, brute de décoffrage, un self made actor, inculte, ridicule et adulé, mais une caricature qui existe bel et bien à de multiples exemplaires dans cet Hollywood du Sunset Boulevard ou dans l’Italie de Berlusconi, bien à propos montrée du doigt et de la fesse.

  On sort de la salle avec le sentiment qu’il manque quelque chose à ce film, qu’on a failli s’y ennuyer, et l’on pourrait accuser la superbe prise de vue de vous avoir laissé collé à votre siège sans le quitter. C’est peut-être une explication. Il en est une autre. On sort avec un sentiment de creux, de vide que Sofia Coppola a créés, sciemment et patiemment, avec ses personnages creux, des femmes creuses qui comblent leur vide avec un homme aussi creux qu’elles, un homme creux qui ne sait répondre qu’à de creuses questions et à de creuses invitations, une petite fille creuse pleurant sur sa mère absente. Tout est creux, tout est en creux et on sort avec ce creux, avec ce manque qui vous ont accompagnés tout au long de la séance, jusqu’à la fin éludée, la fin en creux d’un film qui vous a emmené quelque part, un « nowhere », celui de l’insignifiance.

  C’est un peu trop pourrait-on dire, et cela sonnerait faux si cela n’était, dans ce monde hollywoodien et berlusconien,… que trop vrai.

P.B. 8 janvier 2011

Sofia Coppola a réalisé les films suivants : Somewhere (2010), Marie-Antoinette (2006), Lost in translation (2004), Virgin suicides (2000), Lick the star (1998). Elle fut actrice dans de nombreux films tels Le Parrain réalisé par son père, Francis Ford Coppola.


*** Another year, comédie dramatique réalisée en 2010 par Mike Leigh, avec Jim Broadbent (Tom), Ruth Sheen (Gerri), Lesley Manville (Mary), Oliver Maltmann (Joe), David Bradley (Ronnie), Peter Wight (Ken), Martin Savage (Carl), Karina Fernandez (Katie), Michele Austin (Tanya), Phil Davis (Jack).

  Tom and Gerri sont deux personnages qui ne sont pas issus de la bande dessinée bien connue mais de la société anglaise pudibonde et bien pensante. On les croirait tout droit sortis de la société victorienne philanthrope et vertueuse, deux modèles de sainteté bourgeoise, elle, Gerri, psychothérapeute dans un hôpital londonien, lui ingénieur géologue préparant la restauration des égouts de Londres, égouts datant… de la période victorienne. Mike Leigh laisse, de-ci, de-là, quelques pistes afin qu’on ne se laisse pas prendre à cette fresque dégoulinante de thé et de sandwiches au jambon, de bière, de vin et de peu ragoûtantes pâtes au chili, fades à souhait.

  Il ne faut pas voir dans ce film ce que d’aucuns, comme Serge Moati, y ont vu, une fresque sur la bonté ou la « sainteté » de ces deux personnages et la difficulté des relations humaines. C’est plutôt l’inverse, une farce grinçante. Car ces deux héros, couple modèle, invitent chez eux, quand ils l’ont décidé, des paumés qui font partie de leurs relations « amicales » (Ken), fraternelle (Ronnie), filiale (Joe), professionnelle (Mary) comme une façon d’être sûrs de leur choix de vie, de s’engoncer plus encore dans les cadres petits bourgeois et aseptisés de leur vie commune, le travail la semaine, le jardin le week-end, la lecture d’un livre ou d’une revue au lit la nuit venue, du conventionnel, rien que du conventionnel, du paraître. Pas d’amour, pas de sexe, pas de violence non plus, rien que du froid, du glacé, mordant et efficace.

  Tom et Gerri boivent du vin, non pas pour s’enivrer, juste pour pousser et laisser ces pantins qui les fréquentent vider verres sur verres, au-delà de la soif, au-delà du « raisonnable » et ils les regardent froidement et très amicalement se désagréger et s'épancher sous les effets de l’alcool.

  Il y a dans ce film de l’agaçant qui vous ferait quitter la salle bien avant les dernières images si on le prenait au premier degré (deux spectateurs l’ont ainsi quittée ce matin). Il en est autrement lorsqu’on le regarde au second. C’est un film profondément dérangeant, un film qui vous fouille les entrailles sur la « bien-pensance », qui prêche le faux pour que l’on arrive au vrai, qu’on en sorte lessivé, dégoutté, nauséeux, révolté. Il y a le discours immédiat, lénifiant, attendu, quotidien, « normal » auquel on se laisse prendre, car le couple apparaît comme deux braves bourgeois qui ne souhaitent que le bien de ceux qu’ils invitent, et puis il y a la succession des personnages et des scènes, la lente descente aux enfers de chacun d’entre eux, s’ils n’y sont pas déjà, sous leur regard impassible, ni bienveillant, ni malveillant, à peine exaspéré s’il en est un qui s’invite sans y être autorisé.

  Une froide beauté, qui vous mène lentement de l'égout au dégoût, avec les longueurs qu’il faut, les silences qu’il faut et une merveilleuse direction d’acteurs.

P.B. 2 janvier 2011

Mike Leigh a réalisé : Another Year (2010), Be Happy (2008), Vera Drake (2005), British Short Films ( 2003), All or Nothing (2002), Topsy-Turvy (2000), Welcome to Hollywood (1998), Career Girls, Deux filles d’aujourd’hui (1997), Secrets and Lies (1996), Naked (1992), A Sense of History (TV, 1992), Life is Sweet (1990), High Hopes (1988), The Short and Curlies (1987), Four days in July (1985), Meantime (TV, 1983), Hard Labour (1973), Bleak Moments (1971).

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